Rencontres… : « DJ Bizzarino », en Australie.

Voici une rencontre qui m’a bouleversé. Une rencontre qui m’a remis les idées et la tête en place. Une rencontre venue de nulle part et à laquelle je ne m’attendais absolument pas !

Remettons les pendules à l’heure.

J’étais à Darwin, en Australie, pour mon PVT. J’avais trouvé un boulot dans cette ville: Pédicab Driver. Un métier qui demande un bon physique et un bon mental pour s’en sortir vivant. Car derrière le coté très fun, il fallait faire avancer de 150 à 400 kilos en pédalant à la force des jambes et mentalement se farcir des hauts certes très haut, mais aussi des bas, beaucoup plus bas que le bas de la terre d’en bas!

Une soirée Elvis Presley qui s’est bien finie grâce à un tour en Pédicab ! En contrepartie du bon temps passé avec ces gens et pour ces gens, vous devrez faire avancer le vélo et tout son poids à la force de vos jambes ! Chaque dollar que vous gagnez est clairement mérité !

 

Le principe : vous louez un vélo à la semaine (relativement cher, et c’était bien ça le problème…), et vous allez en ville faire le taxi. Tout l’argent que vous donne les clients tombe directement dans votre poche. D’abord pour rembourser votre location (la plupart de la semaine…), puis pour vos économies (généralement durant le weekend).

Pour le reste, vous êtes votre propre patron! Une seule chose à respecter : horaires de nuit. Et aussi, ne pas casser le vélo… Sous peine de perdre votre caution de 300$.

Si ce métier atypique vous intrigue, j’en ferai un article ! Dites-moi ça dans les commentaires 🙂

Posant fièrement avec mon Pédicab, en Australie. C’est un moyen de transport écologique très efficace et rapide dans les petits centre-ville. Cependant, il faudra être prêt physiquement ! Et mentalement aussi…

 

Quand vous êtes Pedicab Driver, vous êtes au contact des gens tous les temps. Vous tournez dans la ville des heures durant, tous les jours. Vous voyez tout, vous êtes témoin ou même acteur sans cesse d’une multitude de choses plus ou moins roses. Aussi, vous ne faites que ça de rencontrer et de discuter avec des nouvelles personnes et de leur dire au revoir 5 minutes plus tard.

La plupart de ces rencontres, je les ai oubliées définitivement dès la première seconde passée. D’autres me laissent un petit souvenir. Il y a aussi un pourcentage infime de ces personnes qui ne payent pas de mine mais qui pourtant restent encrées bien profond dans votre tête.

DJ Bizzarino, c’est ce personnage atypique qu’il est impossible d’oublier. C’est exactement ce genre de personne à qui tu éviterais de causer si tu ne la connaissais pas.

 

Avec ses vieilles chaussures, son jean blanchi et troué, sa chemise bleue pâle tachée et ses cheveux blonds mi-longs finissant en boucles qui n’ont pas été lavés depuis quelques temps. Tu le mettrais directement dans la catégorie des «sans-abris», comme j’ai pu le faire.

Car à force de voir les gens de tous les horizons, on fini par les classer dans des cases. C’est mieux pour le boulot, car vous pouvez alors mieux cibler les clients qui vous donneront le bon argent et celui qui ne vous paiera moins, voire pas du tout.

Mais parfois, derrière un costume se cache une grande âme avec un cœur en or.

L’habit ne fait pas le moine, c’est bien connu.

Eh oui, DJ Bizzarino, c’est bien plus qu’un sans-abris. C’est un sans-abris qui a choisit d’être un sans-abris. C’est là toute la différence. C’est à 35 ans qu’il a fait ce choix. Il en avait 45 lorsque je l’ai rencontré.

Quand tu as appris ça, tu as tout comme moi écarquillé les yeux et tu t’es demandé pourquoi. Il te répondras que c’est parce qu’il en avait marre de payer, tout le temps payer, pour ci, ou pour ça. Alors, tu l’as déplacé de la catégorie « sans-abris », et tu l’as mis dans celle des «rebelles de la société ».

Et puis, il va te raconter que dans sa jeunesse, il était DJ en Italie et qu’il a voulut aller en Australie pour se faire connaître ailleurs et développer son business à l’étranger. Mais dans la musique, c’est le plus gros qui mange le plus petit. DJ Bizzarino : aux oubliettes.

Il est alors passé de petit boulot à petit boulot, arrivant tant bien que mal a payer son loyer et ses factures, sans arriver à économiser assez pour un billet d’avion retour en Italie. La vie en Australie est chère. Le voilà bloqué pour des raisons d’argent, loin de tout, et surtout de sa famille.

Un jour, il a pété un plomb.

Mais au lieu de se mettre dans l’alcool ou la drogue comme beaucoup de ses amis l’ont fait, notre ancien DJ a décidé de trouver ce qui est selon lui la vraie liberté : il a voulu fuir le système.

Ni une ni deux, il commence à ne plus payer son loyer en signe de protestation. Il se fait virer de son logement. Il met fin à tous ses contrats et prélèvements dans le même temps. En l’espace de 3 mois, il ne lui restait plus qu’une paire de chaussures, un jean et une chemise bleue. Les mêmes qu’il a aujourd’hui !

Et 10 ans plus tard, il est toujours là, à dormir à même le sol, dans un recoin de béton d’un hôtel à 500$ la nuit en chambre simple, en plein centre-ville de Darwin.

Il s’amuse à se venter d’y dormir, dans cet hôtel ! Ça lui remonte un peu le moral quand il en a besoin. Sacré DJ Bizzarino.

Iriez-vous parler à un sans-abris ? Maintenant que j’ai connu DJ Bizzarino, oui ! (ce n’est pas lui, je respecte sa vie privée !)

 

 

Mais de quoi vit-il depuis 10 ans ?

Eh bien, il vous racontera avec fierté qu’il ramasse les pièces et les billets que font tomber les gens. Oui, en Australie, on est tellement bien payé que faire tomber un billet de 20$ n’est pas chose grave en soi.

Je dois dire que ça m’est arrivé quand je vivais au Québec. Je me déplaçais à vélo et j’avais un billet de 20 dans ma poche de pull ouverte qui a décidé de se faire la malle avec le vent fort qu’il y avait ce jour-là. Quand je m’en suis rendu compte, je me suis dit «Bof, tant pis, jeudi j’ai mes 600$ hebdomadaires». Les salaires plus élevés, ajoutés à une paie à la semaine, donnaient l’impression de tout le temps avoir de l’argent. 20 de perdu, 40 de retrouvés.

Tous les jours, notre ami parcours les rues de son regard fin, à la recherche de la moindre pièce de 5 centimes.

Il te racontera qu’il arrive à avoir entre 10 et 50 Dollars par jour, ce qui, comparé à ce qu’il dépense en tant que sans-abris, est une fortune ! Il adorera te raconter avec détail les quelques fois où il a ramassé un billet de 50$, voire un de 100$.

Comprenez qu’il ne meurt pas vraiment de fin ou de soif. Il a son portefeuille, comme vous et moi. Mais le sien est bien gardé, maintenu par une chaîne, et bien planqué dans ses poches.

Comprenez bien que son portefeuille, c’est sa valise, c’est sa vie.

 

La première fois que j’ai eu affaire à lui, c’était spécial.

Revenons à cette personne à qui tu éviterais de causer si tu ne la connaissais pas, avec ses vieilles chaussures, son jean blanchi et troué, sa chemise bleue pâle tachée et ses cheveux mi- longs pas lavés depuis quelques temps.

Le type t’accostes pour une course en Pédicab. Moi, je suis à la recherche du moindre billet de 5$ pour rembourser ma location et gagner de l’argent. Donc je m’arrête pour tout le monde, pas d’exception. C’est juste que des fois, tu te dis : « ça va être trop cher pour lui », ou encore, « ce mec ne va pas me payer ».

Bien sûr, c’était très mal connaître DJ Bizzarino…

Il était sur le trottoir, et semblait m’avoir vu venir de loin. Il était encore loin lorsque je l’ai vu tendre le bras en l’air, de la même manière qu’on appel un taxi à New York.

« Je vais prendre mon café à la station Shell, à Larrakeyah, c’est le moins cher de la ville. Tu peux m’emmener ?
– Okay, ça fait un peu loin d’ici, c’est en dehors du centre-ville. Ça te feras 20$ l’aller.
– Pas de problème. Je t’en donne 50 ».

Je ne vous dit pas la tête que j’ai fait.

Surtout qu’en même temps, il mettait la main au portefeuille et me sortait le billet. Un sans-abris qui te paies 50$, et en plus en avance.

C’est pas tous les jours! Croyez-moi.

Je l’ai donc emmené. J’étais tellement surpris que je n’ai pas tout de suite parlé avec lui. Je me suis ensuite rendu compte, tardivement, que cette personne devait être vraiment intéressante à connaître. Alors j’ai fini par le questionner, et j’en ai tiré tout ce que je vous ai dit au-dessus.

Depuis ce jour, DJ Bizzarino, il m’aimait bien. J’étais Européen comme lui, curieux, souriant, sympa. En tout cas, d’après ses dires !

Le vélo est équipé d’un système son. Je lui avais passé de la musique des années 80 qu’il aimait tout autant que ma façon de conduire le vélo. En plus, je lui avait raconté que j’étais allé en vacances à San Remo. C’est sa ville de naissance. Comme le Monde est petit !

Parfois, il ne faut pas grand chose et, avec ces petits détails, ça passait bien entre nous. J’étais devenu son chauffeur préféré. À partir de ce jour là, il ne roulera plus qu’avec moi, et tout ce qu’on se dira restera entre nous. Le pacte était signé !

On se saluait quand je passais devant le Hilton où il traînait toujours le soir et je prenais un peu de temps pour discuter un peu avec lui régulièrement dans la semaine ou quand c’était l’heure creuse. C’était mon petit moment de repos, mon petit plaisir quotidien.

Sa boisson préférée, c’est le café. Oui, ça réchauffe et ça maintient éveillé. Dormir sur du béton depuis 10 ans, c’est pas ce qu’il y a de mieux. Il vous en parlera mieux que moi.

Son petit péché mignon, c’est de faire un tour en Pédicab, les cheveux au vent avec une de ses musiques préférées à fond, plaisir qu’il se fait une fois par semaine. Tous les vendredis, pour être précis. C’est quelqu’un de calme et de méticuleux, sûr de lui, d’une extrême gentillesse et intelligent.

Ce sera mon client régulier préféré, loin devant mes deux pêcheurs retraités favoris et tous les autres !

 

Ce sera aussi et surtout ma plus belle rencontre lors de mes 2 mois à Darwin, et peut être même de tout mon voyage en Australie !

 

Un jour, il m’interpelle depuis le trottoir et me dit : « Hey, Aymeric ! Vendredi, je monte avec toi. Tu m’emmènes prendre mon petit café à la station Shell ?!
– Pas de problème ! Je passe à quelle heure ?
– Vers minuit, je serai devant le Hilton !
– Pas de soucis ! Vendredi, minuit, Hilton ! Je t’oublies pas !
– Attends, attends. Il y a juste une petite condition…
– Ah ? Laquelle ? Il s’approche de moi, puis me parle tout bas, presque en chuchotant.
– Si tu pouvais avoir la musique « What is Love » de Haddaway, tu serais un chef !
– Ah, je ne l’ai pas… Mais je la téléchargerai. Aucun soucis, je la mettrai !
– Okay c’est super. Toutes les semaines, on changera de musique. Ne la joue que pour moi, garde la juste pour moi, s’il te plaît. Garde la pour moi.
– Le client est roi! T’en fais pas !».

Le vendredi venu, il était tout sourire en me voyant arriver. Il s’assoie complètement avachi dans le coin gauche du siège arrière et, une fois prêt, je met la musique qu’il m’a demandé à fond.

Mon pote Bizzarino avait le sourire jusqu’aux oreilles, comme jamais je ne l’avais vu avant.

Il en avait presque les larmes aux yeux.

« Tu sais, il en faut peu pour être heureux »

Ce seront les seuls mots qu’il me dira. Pour pousser son bon temps jusqu’au bout, je m’étais garé juste devant la porte d’entrée de la station Shell et j’avais mis la musique encore plus fort quand il était dans la boutique, pour qu’il l’entende de l’intérieur. Autre grand silence de sa part jusqu’à ce qu’on revienne de nouveau au Hilton, avec son café. La course avait duré environ 15 minutes.

«Tiens mon pote, tes 50$ qui en méritent 100. T’es un vrai chef ! On se voit la semaine prochaine !
– Merci, DJ !
– C’est un plaisir !
– Mais attends. Pourquoi tu me paies 50 alors que c’est 20 ? Pourquoi tu me paies tant alors que tu as si peu ? Gardes ton argent pour plus tard. On ne sait jamais ce qu’il peut t’arriver.
– Mon ami, je fais ça parce que ça me fait plaisir. Écoutes, le Pédicab, c’est le meilleur truc que j’ai jamais fait ici. En plus, j’ai ma musique. Franchement, j’adore tellement ! Ça me fait tellement plaisir ! Tu sais, ma vie, je l’ai choisie, mais elle est pas facile. On a du soleil tous les jours, ici à Darwin. Mais mon vrai soleil, c’est mon tour de Pédicab avec ma musique. Et puis toi, t’es jeune, tu voyages, il te faut des sous. Ton boulot te coûtes un gros investissement toutes les semaines, tu travailles fort pour gagner peu… Je sais ce que c’est tout ça… Et c’est pas facile non plus. Si je te donnes 50, c’est parce que ça les vaut ».

Au départ, je voulais lui faire tous les autres aller-retour gratuits. Mais devant ça, franchement, j’ai sauvegardé ses paroles dans un coin de ma tête et j’ai fermé ma bouche. Il m’avait dit ça comme si il avait fait une prière. Qu’est ce que je pouvais faire d’autre que d’exécuter ses vœux?

Quelle fût la surprise lorsque j’ai dit à mon meilleur ami Italo-Australien que je partais à Brisbane… Aïe, aïe, aïe. Aussi bien lui que moi. Car oui, je l’ai eu aussi ce petit pincement au cœur. Mais il a compris. Il a compris que je suis le grand voyageur. Il sait qu’il est la personne qui reste à Darwin.

 

Pour le remercier de son partage et de son expérience, je l’ai emmené faire un grand tour en ville gratuitement (j’ai quand même dû sacrément insister !), toujours avec ses musiques favorites à fond.

Je faisais des pointes de vitesse quand ça descendait, je rasais les voitures garées, je faisais des virages entre les terre-pleins centraux sur la route.

Il rigolait comme jamais il n’avait rigolé. Il chantait. il dansait avec ses bras. Ses cheveux volaient dans tous les sens. Mais ils volaient surtout librement, libre comme la vie qu’il a choisie. Il était heureux comme jamais.

Moi, je ne sais pas.

Je rigolais, je chantais, je dansais avec mes bras tout comme lui. On saluait les filles sur notre passage. J’étais tout aussi heureux que lui. Mais je ne sais pas.

En réalité, je crois que je comprenais à ce moment pourquoi il aimait tellement son tour de Pédicab. Je comprenais enfin son état d’esprit. Je commençais à assimiler sa façon de vivre.

Je comprenais enfin la différence entre ce qu’il ressentait quand il était sur le Pedicab et quand il était allongé sur le béton dans son recoin.

Alors je ne savais plus quoi faire entre pleurer de rire et de joie, ou pleurer tout court. Pour toute la puissance que renvoie cette personne, pour sa façon de vivre et de voir les choses.

 

En terme d’adieu, il me dira que la première musique qu’il m’a fait jouer sur le vélo, «What is Love» de Haddaway, était la toute première musique qu’il n’ait jamais mixée sur ses platines. Je comprenais alors ses yeux remplis de larmes ce jour là. La nostalgie devait être forte.

 

Alors voilà, DJ Bizzarino, il m’en a appris des choses, il les a chamboulés les préjugés qu’on se fait sur les gens. Il est passé de «sans-abris» à «personne exceptionnelle» en si peu de temps…

On ne peut pas juger une personne juste en la regardant. Non. On ne peut juger une personne que quand on la connaît.

Restons simples, humbles et ouverts envers toute personne que l’on croise.

C’est tout.

 

Merci DJ Bizzarino.

Aymeric LECOSSOIS – Pictures From The World
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